Le marché bio pa prou biau*

Ce site, parfois, au-delà des nombreuses demandes de renseignements, est moteur à échanges d'idées. L'échange de courriers reproduit ici a commencé, justement, par une question, une question toute simple et très... "technique" :). Cette question était : "pouvez-vous m'indiquer si on peut acheter, au marché de Louhans, des petites poules d'ornement.
Pour en avoir acheté moi-même sur place, j'ai répondu par l'affirmative, en oubliant pas de souhaiter une agréable visite à cette internaute.
Je fus assez surpris de recevoir, quelques temps après, une réponse qu'on peut qualifier d'indignée de notre bressane de passage. Voici donc, sa réaction suite à sa visite sur le marché de Louhans, et à la suite, ma réponse, restée lettre morte.
Bonne lecture...


"Merci pour votre réponse concernant les poulettes d'ornement. Vous semblez les aimer aussi.

Je suis allée au Marché de Louhans et malheureusement je n'ai pas pu profiter des différentes sortes de poules naines même si j'ai pu en apercevoir effectivement quelques unes.

Mes yeux se sont beaucoup trop portés sur ces miséreuses cages où étaient entassés comme s'ils étaient déjà morts des lapins et des poules complètement apeurés par leur condition de "détention" et par la foule aussi. Mon coeur n'était pas aux poules naines que j'aime beaucoup pourtant.

J'ai demandé à un "Fermier "de la Bresse probablement s'il pensait que ses lapins étaient heureux : il m'a dit de leur poser la question après un moment de silence et de gêne peut-être, pas sûr ? Lapins avec des poils complètement ras sur l'arrière train, signe d'une trop grande immobilité dans des cages minuscules, je ne parle pas de la maigreur.

J'ai demandé à une "Fermière "de la Bresse probablement si elle pensait que le grillage sous les pattes des lapins était l'idéal : elle me répond que l'on élève les lapins comme cela souvent ! Ne sait t'on pas en Bresse qu'il existe des caillebotis en plastique en 2004.

J'ai demandé à une autre "Fermière" de la Bresse probablement si elle trouvait normal de porter un lapin en lui prenant la peau du dos sans le maintenir par dessous : mais oui bien sûr, sinon ils mordent !!! effectivement un animal qui a toujours eu un "maître" agressif rend l'animal agressif. J'ai eu jusqu'à 19 lapins, aucun ne m'a jamais mordu. Je suis surement une exception.

Ces gens là, cela ne fait aucun doute, aime l'argent pas les animaux, comme la plupart des gens qui en font un commerce malheureusement.

Comme vous pouvez le voir je suis complètement retournée par le spectacle de ce matin.

Que pourrait-on faire pour améliorer le sort de ces animaux, qui ont comme nous un coeur et une âme, et qui sont particulièrement sensibles et fragiles. Comment pourrait-on faire prendre conscience à ces gens que manger un animal est leur choix, le maltraiter, lui réduire l'espace au maximum pour un minimum de contrainte est autre chose.

Je suis persuadée qu'il y a des choses à faire, proposer des enclos couvert pour qu'ils puissent gambader, avec par exemple un grillage au sol pour qu'ils ne s'échappent pas .... .... .... ....

QUELLE MISERE ENCORE A NOTRE EPOQUE, MISERE HUMAINE J'ENTENDS.

Je reste à votre écoute si vous le désirez. Je vais essayé de penser un peu à autre chose.
Le première photo "nos cousins de la Bresse" sont deux de mes lapinous sur ma terrasse et sur une chaise longue.



Voici ma réponse, adressée en retour. Echange d'avis de personnes d'accord sur le fond, peut-être pas sur la forme. Je ne sais pas.

Bonjour,

Vous avez donc visité le marché de Louhans et n'avez vraisemblablement pas apprécié la teneur de ce que vous avez pu y voir. Je peux comprendre vos arguments et vous donne effectivement raison vis à vis de certains traitements envers nos amis animaux.
Qui pourrait voir les choses autrement sur ce point ?

Mais je crois hélas que tout n'est pas si simple... encore une fois, le monde n'est ni noir ni blanc, et toute chose à sa part "sublime" et sa part détestable. Une manifestation comme le marché de Louhans n'échappe pas à la règle.

Oui, les animaux ne sont sans doute pas, enfin pas toujours, traités avec tous les égards qui leurs sont dus. Comment dire le contraire ? Personne je pense ne niera, et certainement pas les personnes, fermiers, fermières, responsables inconscients de ces agissements. Encore, je pense, qu'on voit des choses bien plus terribles en ce domaine... mais ce n'est pas une excuse.

Ces fermiers, fermières, comme vous dites, ne voient pas, n'ont jamais vu les animaux comme vous les voyez. Pour eux, leur naissance, leur vie, leur commerce, n'est qu'un moyen de subsistance, d'appoint aujourd'hui, et autrefois parfaitement vital.
Ils ne voient que marchandises dans ces lapins là. Leur cœur ne s'émeut pas. Ou peu. Que cela nous semble cruel à nous, gens d'une autre génération souvent, issus d'un monde rarement directement agricole, qui portons à nos amis à quatre pattes une affection toute particulière, c'est logique.
Ne demandez pas au fermier, à la fermière, "plus d'humanité". Votre vision ne colle pas avec leur réalité. C'est comme ça, ou ça n'est pas. Soyez heureuse : bientôt, ça ne sera plus.
Comme elle doit leur sembler saugrenue votre question sur le bonheur du lapin dans sa cage... ce fermier n'y avait sans doute jamais réfléchi, comme son père lui même n'y réfléchissait pas, sur la route du marché, l'hiver, espérant ramener un peu d'argent pour peut-être avoir le droit de manger moins maigre le dimanche.
Ils n'y ont jamais pensé, ces fermiers là, au cailleboti en plastique, tant cette idée n'a jamais été une préoccupation de premier ordre.
Ils ne font que transmettre.
lls ne font que répeter.

Répéter un geste depuis bien longtemps connu : celui d'élever, à la dure, sans sentiments, des animaux dont la vie est toute tracée. Une marchandise je vous dis.
La vie va ainsi, ils élèvent, et autrefois bien davantage, et le commerce se fait. Encore un peu. Quasiment plus. Le marché de Louhans n'est plus qu'une pale imitation de ce qu'il était il y a encore 50 ans. Je ne vous parle pas du siècle dernier.

Mais les mentalités changent. Vous vous en satisferez sans doute. Il ne faut plus le voir, ce lapin dans sa cage, sans poils à l'arrière-train. Rendez-vous au rayon traiteur du supermarché Super Canizo, ou tout est propre, lumineux, ou personne ne ressent de gène. Enfin pas la même.

Oui, car vous pouvez vous rassurer. Ce marché, si répugnant, que vous avez pu voir, vit certainement ses dernières heures. Encore quelques années... Le fermier, aujourd'hui, regarde passer, ahuri, les touristes éffarés de voir que ça existe encore, mais ne vent pas grand chose. Ou si peu. Encore un peu.
Ce commerce, il ne sent pas bon. C'est une autre époque, qu'il faut piétiner pour faire place à ce que vous savez : du bonheur sous vide.

Il faut être serein. Bientôt, les normes européennes, entre autres auront tout tué. Adieu le lapin mal acheminé sur la route de Louhans, à l'aube, le visage de la fermière protégé du brouillard par le col du solide manteau. Adieu le marchandage de la pintade au coin du café, avec un petit blanc pour se réchauffer. Adieu tout ça.
Bonjour la consomation propre, irréprochable. Industrielle, de QUALITÉ, invisible. Bêtes en batterie dans d'imprévisibles contrées, incontrolables. Bonjour marges, commerce équitable, rendement. Caddies en alu.

Paysan, y'a plus de place pour toi. Regarde toi. Regarde ta cage pourrie. Regarde ce grillage impur. Tu nous fais honte.

Rassurez vous. L'administration, le groupe Aussant et Super Canizo réunis vont vite nous régler le problème. Le même poulet, pour tout le monde. Plumé, vidé, emballé, voire cuit.
Sacré paysan crotteux. Pour qui s'est-il donc pris !?

Mais peut-être ne souffrez vous pas la nourriture industrielle ? Peut-être même ne manger vous pas de viande. Je vous comprend.
Peut-être serez vous de cette élite là, qui fera le choix, et/ou qui aura les moyens, d'aller acheter dans une boutique au décor champêtre (gondole en bois exotique réf. AAC554 norme CEE) des produits "bio", avec des animaux élevés "avec certification de bon traitement". Peut-être. Mais vous serez alors, vous le savez, une personne rare, devant la masse des gens qui vont acheter, autant contraints que libres, et selon une question de moyens, de la bouffe industrielle sous vide.
Sans trace de crotte ni de sang.

Le marché de Louhans pue. On y voit de la merde. Des gens crottés. Des cages inconfortables. Des barreaux rugueux. Des animaus sales. Des traitements rudes et peu enclins à la tendresse. La vie en vrai.
On faisait vivre une commune, une tradition, un commerce millénaire, un rapport au paysan, de lui à nous. C'était nous un peu. Mais notre société ne peut plus se le permettre, c'est trop dur et trop vrai. Trop cru. Trop vieux.

Aujourd'hui, coincés entre les premiers faubourgs de la ville et si près de la campagne bientôt déserte, on sélectionne ses sorties sur internet (via une liaison ADSL adaptée afin de ne pas perdre de temps) et on rechigne à l'inconfort, en regrettant les temps ou l'on savait vivre. Pourquoi tout n'est pas uniquement amour ? Pourquoi ces guerres ?

Bientôt, seul, dans notre salon, inconnus vous et moi, nous regarderons à la télévision les derniers reportages ethnologiques sur la vie des anciens, en nous attendrissant sur cette désuétude et cette innoncence, parfois rude, qui composaient une vie sans cancer. Paysans. Notables joviaux.
Un petit coup d'œil sur le terrain derrière la maison, pas trop grand, parce qu'il faut tondre, ou court le chien, peut-être le chat qui a une tumeur (dans son excès de gras). L'herbe est verte et la terre est basse. Une pensée pour les anciens et les travaux aux champs, pauvres bagnards, triste condition d'autrefois. Paysans. Vieux salops !
On s'endort vaguement, l'œil se ferme. L'autoroute se construit, la société s'uniformise, et l'odeur de crotin du marché de Louhans s'évanouit, laissant place définitivement, et jusqu'à ce qu'on en crève, à l'odeur du plastique, puisqu'on aura plus le choix.

Les premiers métastases font leur boulot pendant que le sommeil nous prend définitivement, entre cauchemar et rêve, à propos de la dernière réunion très tendue au bureau.

Vous me voyez désolé que ce marché vous déplaise.
Moi, tout bien réfléchi, je crois bien que je l'aime, comme j'aime les animaux (j'ai deux chiens, cinq poules et un coq, trois chevaux et un chat). Je l'aime ce marché. Cette vie. Parce que même si elle est un peu brutale, elle l'est au fond moins que celle qu'on nous impose tous les jours.

Sur ce, je vous souhaite tout de même une agréable journée.

Bien cordialement.



*le marché bio pas assez beau

08.2004

De beaux "Bresse", du producteur au client heureux !
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