Naissance de la Bresse bourguignonne

L'exhibition du territoire : l'émergence de la Bresse louhannaise

C'est sous le Second Empire, en 1863, dans un contexte de batailles ferroviaires, qu'apparaît, dans l'arrondissement de Louhans, par le truchement d'un comité de défense de la Bresse "louhannaise", une dénomination nouvelle porteuse d'un autre rapport au territoire. Jusqu'alors, les terres bressanes, situées "outre-Saône", dans le département de Saône-et-Loire, continuaient d'être désignées, selon l'appellation héritée de l'Ancien Régime, sous la dénomination de "Bresse chalonnaise" [45]. Cette appellation, toujours en vigueur dans la première moitié du XIXe siècle, évoquait encore l'époque de l'attachement administratif de ce territoire à Chalon-sur-Saône, alors même que la ville de Louhans [46] était devenue, depuis la Révolution, le chef-lieu d'un arrondissement et avait vu l'implantation d'un tribunal en ses murs. L'émergence de cette nouvelle dénomination est le produit d'une situation complexe, et le recours à cette nouvelle forme d'identification exprime la revendication d'une identité territoriale, géographiquement circonscrite et susceptible d'être inscrite dans des caractéristiques propres à être exhibées comme spécifiques.

Cette revendication d'une identité territoriale qui recentre l'espace local sur la petite capitale qu'est la ville de Louhans se formule très précisément dans le deuxième Second Empire. C'est le moment où se structure de manière nouvelle l'espace régional, avec l'achèvement de l'implantation du réseau ferroviaire du PLM et la mise en place des liaisons ouest-est reliant l'axe nord-sud au réseau de la France de l'Est et de la Suisse [47]. La conjoncture est aussi celle de dix années de difficultés économiques qui, entre 1847 et 1857, affectent l'économie et la société locales [48]. La revendication s'inscrit dans un contexte qui perturbe le fonctionnement d'une région agricole vivant d'une petite économie marchande et l'image du territoire qu'elle véhicule est un instrument destiné à consolider une forme ancienne d'organisation spatiale qui se polarisait autour du centre louhannais [49]. Les projets ferroviaires, alors à l'œuvre dans la vallée de la Saône, semblent privilégier, aux yeux des Louhannais, les intérêts des villes voisines : Chalon-sur-Saône et Dole, et risquent de modifier l'équilibre local de la hiérarchie urbaine par une remise en cause de l'organisation de circuits de commercialisation qui avaient de longue date fait la fortune de la ville de Louhans [50].

Cette revendication d'une identité territoriale qui trouverait son point d'ancrage autour de la ville de Louhans, et de sa fonction de capitale locale, mobilise dans un premier temps la bourgeoisie louhannaise. L'élément moteur de cette dernière est constitué, au chef-lieu d'arrondissement, par le groupe des professions libérales qui s'est fait le porte-parole des intérêts d'un ensemble plus large : celui des propriétaires fonciers et des négociants. C'est ce groupe que l'on voit se manifester dans les délibérations du conseil municipal de Louhans, dans celles du conseil d'arrondissement, dont la présidence est tenue par des Louhannais, ainsi que dans les correspondances multiples adressées aux autorités supérieures, lors d'une première bataille ferroviaire menée de 1861 à 1866 [51]. Dans un second temps, dans les années 1866-1870, avec un succès qui n'est cependant pas total, cette bourgeoisie urbaine tente d'associer à de nouvelles démarches en faveur d'un deuxième axe ferroviaire nord-sud passant par Louhans (croisant le premier au droit de la ville), la bourgeoisie des bourgs ruraux, notamment celle qui se trouve implantée dans les chefs-lieux de canton.

Si la bourgeoisie locale, qu'elle soit louhannaise ou rurale, est le milieu dans lequel s'affirme cette revendication d'une identité territoriale, la revendication prend forme autour d'un individu. Véritable "entrepreneur d'identité" [52], ce dernier révèle à elle-même la notabilité locale en lui fournissant les instruments par lesquels penser sa spécificité et la formuler dans une revendication identitaire. Le processus d'invention de cette identité inscrite dans un territoire est une entreprise complexe. Porte-parole des intérêts bressans dans la bataille ferroviaire du Second Empire, après avoir été le député de l'arrondissement de Louhans sous la Monarchie de Juillet, l'entrepreneur d'identité n'est en rien socialement représentatif de la bourgeoisie locale. Ancien député d'opposition jusqu'en 1848, historien et publiciste sous la Monarchie de Juillet, Alceste Chapuis de Montlaville appartient à une notabilité provinciale intégrée aux cercles du pouvoir par des fonctions de préfet sous la Seconde République et au début du Second Empire [53]. Déchargé dans les années 1860 de toute responsabilité administrative après son entrée au Sénat, le baron Chapuis de Montlaville n'en est pas moins un excellent connaisseur des rouages de l'administration d'État, au moment où il se met en quête d'une circonscription électorale pour son fils.

C'est dans ce contexte, au début des années 1860, qu'il est l'introducteur local d'un comité de défense de la Bresse, comité destiné, comme le montre sa composition, à faire valoir les revendications locales en matière de chemin de fer et à fédérer le rapprochement entre la bourgeoisie locale, les derniers représentants de l'aristocratie et quelques "parachutés" de la candidature officielle. C'est dans ce cadre que l'entreprise de production d'identité cimente des regroupements sociaux et associe des intérêts divers, sous l'apparence d'un consensus idéologique qu'elle contribue à susciter.

Bonapartiste agrarien et défenseur d'un ordre social mis à mal par les événements de 1848, le baron Chapuis de Montlaville offre à la bourgeoisie locale, dans la revendication identitaire qu'il contribue à faire émerger en son sein, une image d'elle-même largement construite dans les mailles d'un univers culturel qui est celui du monde social auquel il appartient. C'est ainsi que la territorialisation de cette identité proposée trouve sa justification dans la défense d'une ruralité supposée préserver les fondements de la société [54]. Mais, dans le même temps, la représentation territorialisée de l'identité proposée à la bourgeoisie locale trouve aussi ses conditions de possibilité dans la matérialité de l'environnement géographique et des pratiques sociales de cette dernière, cette territorialisation lui permettant de défendre, à travers une Bresse "louhannaise", une organisation spatiale locale anciennement constituée et menacée par les prétentions d'autres villes, et l'autorisant à investir le territoire dans des enjeux locaux de pouvoir [55]. L'usage local de la dénomination Bresse louhannaise, étendu hors des limites du Louhannais à partir des années 1863-1864, témoigne du succès de l'entreprise [56]. Quelques années plus tard pourtant, après que le baron ait abandonné la scène locale en léguant à la société bressane des matériaux culturels susceptibles d'être investis dans la revendication d'une spécificité bressane, on constate que derrière l'apparent consensus circulaient des représentations différentes de la territorialité.

Si le démontage de la mobilisation sociale qu'a pu susciter la revendication d'un territoire bressan centré autour de Louhans permet de comprendre en quoi ce dernier renvoie aux nécessités d'un consensus obligé qui, dans une période de crise, a contraint les éléments d'un groupe à exhiber leur unité comme un instrument d'auto-reproduction, la saisie du territoire, à travers les représentations de l'espace mises en jeu dans les batailles ferroviaires, permet, elle, d'identifier la variété des matériaux susceptibles d'entrer dans l'invention d'une identité locale. L'entreprise identitaire du baron Chapuis de Montlaville a largement mobilisé, pour faire exister une spécificité bressane, des traits ethnographiques [57]. D'origine savante, une telle perception ethnographique, en cours d'élaboration et de diffusion dans les couches dirigeantes de la société [58], était illisible pour les Bressans d'alors. En revanche, le contexte des transformations politiques et institutionnelles de la fin du Second Empire [59] permet à la notabilité locale de mettre en œuvre ses propres représentations de l'espace local et de mobiliser d'autres signes identitaires accordés à sa propre existence sociale. Loin des matériaux ethnographiques, c'est la mémoire d'un territoire effectif et l'imaginaire collectif de l'expérience de la mise en place d'un espace politico-administratif qui cimentent, dans la notabilité, les modes de représentation de l'espace local.

La mise en relation étroite des représentations de cet espace autocentré et des pratiques sociales dont il est porteur fait apparaître, en dépit de l'apparente unanimité de la revendication territoriale, la coexistence de modalités conflictuelles de contrôle de l'espace au sein du groupe apparemment homogène de la bourgeoisie locale. L'individualisation et la caractérisation de ces modes de contrôle permettent de cerner les diverses composantes de la société locale à l'œuvre dans les batailles ferroviaires. Le constat de la force mobilisatrice du rapport au territoire et l'hypothèse que la société locale se serait construite à travers l'organisation de l'espace invitent à tenter de comprendre comment se sont historiquement engendrées l'une et l'autre.


[45] C'est sous cette dénomination qu'elle figure dans les travaux savants de la première moitié du XIXe siècle, voir Jules Guillemin, Dictionnaire topographique de la Bresse chalonnaise, Chalon-sur-Saône, Imprimerie Dejussieu, 1866 ; et dans la partie qui lui est consacrée dans Camille Ragut, Statistique du département de Saône-et-Loire, Mâcon, Imprimerie Dejussieu, 1838.
[46] Le statut urbain de cette dernière tient moins à son importance démographique (2 712 habitants en 1786 et 3 659 en 1863) qu'à sa fonctionnalité et à l'image que les petites élites urbaines qui la contrôlent entendent en donner. Bien que située au-dessous du seuil retenu par Bernard Lepetit, sa morphologie sociale est celle des villes de la France moderne. Bernard Lepetit, Les villes dans la France moderne…, ouv. cité

[50] La longévité des schémas de défense des modalités de structuration des espaces locaux est perceptible dans la mise en relation de textes destinés à en faire valoir le bien-fondé. On a ainsi pu constater l'homologie entre un Mémoire concernant le commerce qui pourrait se
faire par le moyen de la Seille [la rivière de Louhans, NDLR] si elle était rendue navigable, rédigé en 1783 (Arch. dep. Saône-et-Loire, C. supplément, subdélégation de Louhans) et celui de la chambre consultative d'agriculture de l'arrondissement produit en 1861 pour faire valoir la nécessité d'une liaison ferroviaire est-ouest passant par Louhans ( Arch. mun. Louhans, registre spécial).

[57] Lors d'un concours agricole organisé à Louhans en 1865, le député Gustave Chapuis de Montlaville déplore la disparition du costume bressan et invite les jeunes bressanes "à en être fières, à le garder, à le reprendre, car c'est une parure qu'elles tiennent de leurs mères diligentes, c'est le plus charmant attribut de [leur] nationalité", dans Journal de Saône-et-Loire, 14 septembre 1865.

[58] Lors de l'exposition de 1867, la commission impériale établit une classe consacrée "aux costumes populaires des diverses contrées". On peut voir dans cette initiative l'officialisation du recours à la folklorisation comme mode de représentation de la ruralité, voir Isabelle Collet, "Les premiers musées d'ethnographie régionale en France", dans Muséologie et ethnologie, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1987, 291 p

Annie Bleton-Ruget

Source :
http://ruralia.revues.org/document.html?id=215#fm71

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